En cette fin de mois de Juin, le wagon est surchauffé, la clim sûrement défectueuse ; quatre joueurs assis dans le même compartiment transpirent et ruminent…
Quelques heures plus tôt, dans les salons privés du Casino de Monte Carlo, ils flambaient leurs économies au Chemin de Fer , tentaient à tour de rôle le « Banco » en s’opposant au banquier, couvrant la totalité de la mise et échouaient pitoyablement !( le représentant du casino ne tirait que des 8 ou des 9) ; ils étaient repartis fauchés avec uniquement leur billet de retour en poche.
L’américain se lève le premier, s’approche de la fenêtre , furieux, les poings serrés : c’est le shérif Matt Morgan alias Kirk Douglas dans le western de John Sturges , se rendant à Gun Hill pour venger sa femme violée par le fils de son plus vieil ami… mais il cale devant l’affichette : Do not lean out of the window !
Le français abandonne son siège, il étouffe, a terriblement mal au crâne ; est ce le café-calva ingurgité à jeun ? C’est Jacques Lantier, le fils de Gervaise Macquart, mécanicien amoureux de « la Lison » sa locomotive à vapeur ; ses pulsions meurtrières et ses récents déboires au casino ont fait de lui une « Bête humaine »... mais il s’apaise lui aussi en lisant l’inscription : Il est dangereux de se pencher au-dehors !
L’allemand est angoissé, il quitte la Ruhr , persuadé que c’est son dernier voyage car il part pour le front : c’est le soldat Andreas héros du livre- réquisitoire contre la guerre, « Der Zug war pünktlich » ( Le train était à l’heure) écrit en 49 par l’anti-nazi Heinrich Böll ; mais il se calme provisoirement en découvrant la plaquette : Nicht hinauslehnen !
D’un bond l’italien se redresse, l’air lui manque, il …verdit : c’est Alfredo arrivant trop tard auprès de Violetta Valery terrassée par la tuberculose ; il tente de rejoindre sa fiancée mais est stoppé net par la plaque de métal vissée sur laquelle il déchiffre : è pericoloso sporgersi !
Le train arrive à destination , les quatre flambeurs se retrouvent au premier étage de la Gare de Lyon et dans le cadre somptueux du restaurant le « Train bleu », sous les dorures et moulures « Belle Epoque » , ils claquent leurs derniers euro pour les 400g d’une côte de veau Foyot et des œufs à la neige souvenirs d’enfance !
Le français n’entend plus siffler le train ( que c’est triste un train qui siffle dans le soir !) ; l’américain, lui , l’entend avec Gary Cooper, siffler trois fois de trop ; l’allemand se demande : « Warum ?, sag warum ?… ich bin immer einsam ! » et pour achever dans l’allégresse ce délire de fin d’année, l’italien porte un toast à l’amour de la Traviata : « libiamo ne’lieti calici » !