Sestiere de Dorsoduro. Dans la pénombre de la trattoria bruyante et surpeuplée, tout de verre ciselé, gravé et biseauté, le grand miroir vénitien qui me fait face renvoie de moi l’image déformée de ce moine du tableau de Vittore Carpaccio : « les Funérailles de Saint Jérôme ».
Même front dégarni, même paire de lunettes ; seule différence : les miennes, pour un euro de plus, viennent de la collection Tchin Tchin d’Afflelou, les siennes, dont la reproduction est quasiment une première dans une peinture du début 16e siècle (on en avait vu une la première fois en 1352 avec le portrait de Hugues de Saint-Cher par Tommaso da Modena) sont bien sûr issues des verreries de Murano.
L’ecclésiastique est aussi concentré à réciter l’office des morts que je le suis à tenter de saisir sous le filet d’huile d’olive traditionnel , entre les feuilles de roquette et les lamelles de Parmigiano Reggiano, les trop fines tranches de carpaccio !
Ce triste ersatz ferait honte au chef Giuseppe Cipriani, qui en 1950, lors d’une rétrospective de Vittore Carpaccio, avait créé à Venise pour une comtesse intolérante à la viande cuite , cette fameuse préparation de bœuf cru.
Dans la salle, la dégustation s’achève, mes bésicles ne me sont plus utiles ; sur la toile l’office est fini, Saint Jérôme, le traducteur ne retirera plus d’épines de la patte de lions .
Conto ! Les touristes désertent la trattoria.
Dehors, le crépuscule tombe sur les Zattere .
La Sérénissime s’endort doucement