Les mains hésitantes du grand-père lâchent le vase qui se brise, les pétales de roses fanées et l’eau croupie se répandent sur les lames en chêne massif.
Les blonds chérubins dont il a la garde cet après midi d’hiver sont surpris et tristes à la fois pour le parquet et pour leur aïeul déconfit.
Mais celui-ci fait stoïquement face , décide de rebondir et leur propose deux histoires de brisures.
La première , pour le petit fils , retrace la vie trépidante du chef apache Cochise dans la Flèche brisée d’Eliott Arnold porté plus tard à l’écran avec pour personnages principaux Jimmy Stewart et Jeff Chandler ; le gamin est ébahi de découvrir une image plus humaine de l’éternel indien chasseur de scalps et se réjouit des amours de Tom Jeffords pour la ravissante squaw Sonseehray !
Pour sa petite fille le grand-père tente de se remémorer quelques vers du célèbre poème de Sully Prudhomme , Le Vase brisé :
… Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s’est épuisé ;
Personne encore ne s’en doute,
N’y touchez pas, il est brisé.
Souvent aussi la main qu’on aime,
Effleurant le cœur, le meurtrit ;
Puis le cœur se fend de lui-même,
La fleur de son amour périt ;
Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde ;
Il est brisé, n’y touchez pas.
La petite fille , belle et fragile comme la rosée du matin sur un pétale de rose , est ravie ; déjà éprise de poésie , elle aime les histoires d’amour , même compliquées !
Les petits enfants sont rassurés , les dégâts réparés , le grand-père
s’est ressaisi ; fin pâtissier il a préparé une succulente tarte alsacienne dont les généreuses quetsches reposent paresseusement sous un léger flanc (1 cuillère à soupe de maïzena + 3 cuillères de crème fraîche + 3 cuillères de sucre + 1 œuf battu) et au-dessus d’une onctueuse pâte brisée…