J’ai repoussé maintes fois les rendez-vous , mais la douleur a eu raison de mes ultimes résistances et me voici allongé tel Babe (Dustin Hoffman dans Marathon Man) sous la lumière aveuglante du scialytique inquisiteur. « C’est sans danger … » selon la formule choc du terrifiant Szell ( Laurence Olivier) !
Je devine le sourire sous le masque du tortionnaire , il la ramène enfin … est ce aujourd’hui une Transmetal , une Excavabur, une Zekrya ou une plus sophistiquée au carbure de tungstène à 49 euro chez Maillefer , il la ramène … sa putain de fraise coupante pour traiter ma dentine cariée.
Bad luck ! l’anesthésie n’a pas pris ; l’assistante a pitié de mes gigotements incontrôlés et propose une perfide pilule opiacée ; une poignée de clous de girofles de Zanzibar aurait suffi pour adoucir le mal , revivre la fusion de 1964 au Tanganyika et d’ offrir à une admiratrice méritante une tanzanite ultramarine d’Arusha !
Mais l’opium conserve ses vertus et voici le souffreteux transporté aux bords de la Baltique , sur la toile rayée d’un transat devant une « capanna » de la plage du Lido de la Sérénissime dans les habits d’Aschenbach surveillant d’un œil intéressé le jeune Tadzio et dégustant avec préciosité dans une scène mémorable de « La Mort à Venise » de Visconti , bercé par l’ Adagietto de la symphonie No 5 de Gustave Mahler , une grosse fraise de Plougastel… ou bien était ce une Gariguette , une Chandler, une Ciflorette , une Mara des bois ?
Je ne trouve pas la réponse ni dans les archives du célèbre Luchino ni dans « der Tod in Venedig » la nouvelle de Thomas Mann !
Le vacarme de la turbine s’estompe ; c’était la dernière séance , le rideau sur l’écran est tombé . Ayant survécu par bonheur au choléra asiatique , je jure de limiter à l’avenir les apports de nougat pour épargner mes molaires .
Sur le chemin du retour une autostoppeuse me fait signe, elle ressemble à Bibi Andersson dans un film de Bergman . Je crois que c’est … Les Fraises Sauvages !
Sauve-qui-peut ! J’accélère…